Comment des enfants de 10 participent au trafic illicite de caméléons

CamElEon

Madagascar abrite 59 des 150 espèces répertoriées de caméléons dans le monde, dont la plupart sont des espèces rares et endémiques. Cependant, un phénomène a pris de l’ampleur depuis quelques mois. Il s’agit de l’exportation illicite de ces sauriens. Depuis plus de deus semaines, nous avons suivi le quotidien de ce réseau.

Profiter de la pauvreté

C’est encore la période des grandes vacances pour les établissements publics. Cependant, vers 8 h, à peine à 2 km de la capitale, nous avons croisé le chemin de 5 gamins âgés en moyenne de 10 à 12 ans. Munis chacun d’une mince tige de bambous, ils partent parcourir les petits sentiers, leur cartable au dos, tous vêtus de leur tablier. Marchant le long des sentes, ils sifflotent de temps à autre. C’est « la » technique pour faire sortir les sauriens de leur cachette, d’après leurs explications.

Elèves de la classe de 8ème et de 7ème (soit respectivement CM1 et CM2) d’une Ecole primaire publique (EPP) de leur village, l’activité préférée de manière régulière de ces enfants est l’école buissonnière. Ils n’ont pas le choix, d’après eux, parce qu’ils sont tous issus de familles pauvres. C’est pourquoi, ils doivent quotidiennement participer à la subvention de leurs familles respectives.

« On a fait croire à nos parents que c’est déjà la rentrée. Mais en vérité, c’est faux. En fait, cela fait bien plusieurs mois que nous n’avons plus franchis les portes de l’école. Notamment, depuis que nous avons découvert ce petit business qui peut nous rapporter gros. Depuis plus de 7 mois, nous avons rencontré Manitra qui est un intermédiaire dans le trafic de caméléons, de lézards, et de grenouilles. Ça a commencé le jour où il nous a proposé de nous acheter nos butins.

Ce qui constituait auparavant un passe-temps pour nous, notamment l’organisation de combat de caméléons et autres animaux ; est devenu une manne pour nous pour aider nos parents. A titre d’exemple, un spécimen de gabarit respectable peut nous rapporter entre 1.000 à 1.200 ariary. Depuis un certain temps, on vient cependant de réaliser que nous nous sommes fait exploiter. On a récemment appris que notre patron nous arnaquait tout ce temps là. Lui, il se fait entre 3.000 à 5.000 ariary pour un caméléon adulte de taille respectable, alors qu’il nous en donnait que le 1/3 voire moins » a témoigné Rija (ndlr : un prénom d’emprunt), le plus âgé de sa bande des 5.

Le « boss »

Au bout de plusieurs tentatives et avec l’aide ce ces gamins et de quelques villageois, j’ai enfin pu rencontrer le fameux Manitra. Dans un premier temps, il affichait un air très méfiant envers tout ce qui touche le monde de la presse, et ne voulait accorder aucune interview, encore moins l’idée de nous rencontrer. Mais au final, il a cédé.

Un matin de mardi vers 10h, il était affalé dans son petit sofa dans l’arrière-cour de sa maisonnette. Une lignée de 6 cartons rectangulaires d’environ 80 centimètres de côté posée devant lui, tous troués de tous les côtés ; et une cigarette à la main, il n’a eu aucune hésitation pour me faire comprendre que c’est lui le « boss ».

« D’habitude, je fuis comme la peste les journalistes. Je hais les balances. Mais bon, comme vous êtes parvenus à entrer jusqu’à chez moi à cause de ces mouchards, je n’y peux rien. […] En réponse à votre question, oui. Je vends mes prises, et à l’étranger. Essentiellement des caméléons. Cependant, je fais aussi les geckos et les grenouilles. Je les expédie moi-même par avion comme j’ai une licence dûment accordée par l’Etat. Cependant, ça reste entre eux (ndlr : l’Etat) et moi, je ne vous montrerai aucune pièce. N’y pensez même pas !  […]

Pour un caméléon adulte accessoirement arrivé à maturité sexuelle, ça peut me rapporter entre 1 à 2 euros la pièce. Pour un gecko, surtout les espèces les plus recherchées, c’est entre 2 à 4 euros. Pour les grenouilles, c’est environ 4 euros la pièce. Ce sont surtout des vazaha (ndlr : des français) et des chinois qui constituent mes gros clients, donc mes grosses commandes. Je ne sais pas trop qu’est-ce qu’ils en font de ces bestioles; d’ailleurs j’en m’en fous complètement du moment qu’ils sont réglos pour mes paiements ; mais apparemment, c’est pour les revendre à d’autres clients pour qu’ils deviennent des animaux de compagnie. J’ai appris qu’un caméléon que j’achète à 1.000 ariary aux gamins et que je vends par la suite à 5.000 ariary peut être revendu jusqu’à 100 à 180 euros soit plus de 550.000 ariary/pièce en Asie. Comme vous pouvez le constater par vous-même, je ne suis qu’un petit trafiquant dans cette chaine mafieuse, donc il ne faut pas m’en vouloir. Je fais ça pour pouvoir nourrir et subvenir aux besoins de ma famille » nous a confié Manitra.

Cependant, un détail a attiré mon attention. Pendant notre rencontre – (qui n’a duré que 30 mn au maximum) – les cartons dans lesquels il réceptionnait les animaux ramenés par les gamins sont tous estampillés du logo de la compagnie aérienne nationale. Avec le motif : « Animaux vivants » et en autocollant aux couleurs de ladite compagnie.

Ayant sollicité à plusieurs reprises et durant plusieurs semaines les autorités concernées, notamment les dirigeants de la compagnie aérienne elle-même, et les premiers responsables auprès des différents ministères concernés : je me suis pourtant buté à un véritable mûr de silence voire de mépris. En résumé : c’est totalement la règle de l’«omerta » (ndlr : silence en italien et surtout des mafiosos). C’est une question qui gêne pour beaucoup.  

C’est ainsi que j’ai continué mon investigation, dans d’autres localités de l’ile. Et le résultat est plus que sidérant. Oui, le trafic de caméléons, de geckos et de grenouilles de notre biodiversité font nouvellement l’objet de commerce illicite sans que la majorité de l’opinion publique ne s’en rende compte, et sans que l’Etat ne propose rien de concrète comme mesure, pour ne pas dire plus.

Madagascar renferme plus de 70% d’espèces endémiques aussi bien en matière de flore que de faune. Après les tortues, les lémuriens, les hippocampes, les concombres de mer, etc. : la Grande ile est cependant un terrain favorable pour tout trafic illicite en tout genre et reste une véritable mine d’or pour les trafiquants. Actuellement, d’autres espèces animales font à nouveau l’objet de trafic illégal, notamment les caméléons et les geckos, ainsi que les batraciens comme les grenouilles. Toutes, des espèces endémiques, donc un réel danger pour notre biodiversité.