La viande de lémurien moins chère que la viande de zébu

LEMURIENS_

Les lémuriens font partie de la carte de visite touristique de la Grande île, mais après la déforestation, la consommation de sa viande s’installe pour accélérer sa disparition.

La Grande ile compte 105 espèces de lémuriens, appelés communément makis, ou « ragidro » en malgache, dont la plupart sont endémiques. Ils sont aujourd’hui menacés d’extinction. A la déforestation, vient s’ajouter le braconnage. Selon les primatologues, la contexte socio-politique marquée par la pauvreté, explique le phénomène. La viande de « ragidro », 1000 ariary le kilo, est la moins chère des viandes, près de dix fois moins que le bœuf, le porc ou la volaille. Le lémurien est plus avantageux à abattre et consommer que le bétail de bouche.

La dernière Conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique (CDB) qui s’est tenue en Inde, ont conclu que 6 espèces de primates sur les 25 en voie d’extinction dans le monde, vivent à Madagascar. Cela est dû à la destruction de leur habitat naturel et au braconnage. Dans son rapport de l’année dernière, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a également tiré la sonnette d’alarme sur la hausse de consommation de leur viande. Elle estime même que 90 des espèces de lémuriens sur les 105 qui se trouvent à Madagascar encourent le risque de disparaître dans une vingtaine d’année.

Des Malgaches de certaines catégories professionnelles ont pris goût à la viande de gibier lors de leurs pérégrinations dans les régions des confins. Les chauffeurs et guides touristiques ou chercheurs d’or, par exemple. Naivo, 33 ans, est chauffeur dans une grande entreprise en BTP. Actuellement de passage dans la capitale, il revient de Morondava pour une livraison de matériels.

« Je connais plusieurs chauffeurs qui sont amateurs de viande de ragidro. Ce sont eux qui m’ont initié. La première fois, c’était à Beroboka, à 15km de Morondava, à la bifurcation vers Belo sur Tsiribihina. Dans une petite gargote, ils vendent la viande de ragidro en guise d’apéritif, à 200 ariary la portion. J’y ai goûté par curiosité. Mais personnellement, je n’aime pas le goût. On peut aussi y commander de la viande de ragidro pour accompagner un plat de vary amin’anana (ndlr : riz aux brèdes). Les gars affirment que c’est meilleur quand on met plus de sauce ou d’épices et d’autres condiments. Celle que j’ai goûtée a juste été cuite avec de l’eau et du sel. Sur le chemin du retour, des chasseurs revenus de la forêt ont ramené un ragidro adulte de taille respectable. Ils nous l’ont proposé à 15.000 ariary. L’autre chauffeur de notre caravane l’a eu pour 10.000 ariary. En général, ils vendent le kilo à 1.000 ariary » a-t-il raconté.

Mbola, un chauffeur-guide de 29 ans revient d’un périple dans l’Est du pays. Il a goûté à la viande de « ragidro » à Moramanga.

« Après avoir déposé les touristes à Andasibe, j’ai fais le trajet du retour seul. J’ai décidé de d’observer une halte à Moramanga pour le déjeuner. C’est là que j’ai croisé un groupe de chauffeurs-guides. Ils m’ont emmené dans une petite gargote dans laquelle ils sont des habitués. Trois d’entre eux ont commandé de la viande de ragidro. Par curiosité, j’y ai goûté. Ça a un goût particulier. Je dirais entre la viande de chat et la viande de lapin. Après le déjeuner, un autre chauffeur-guide a acheté pour 2.000 ariary, 2 kilos de viande crue pour la ramener chez lui. En tant que chauffeur-guide, je sillonne tout le pays. Donc je peux affirmer que ce que j’ai vu à Moramanga n’est pas un cas isolé. Je sais que dans le Sud, comme dans le Nord, dans l’Ouest comme dans l’Est, on peut trouver une gargote ou un restaurant qui vendent de la viande de ragidro. Il y a aussi des populations qui s’en nourrissent régulièrement, même si d’autres le considèrent comme fady (ndlr : tabou). C’est une réalité accablante, sur laquelle tout le monde ferme les yeux notamment les responsables étatiques » a-t-il témoigné.

Parmi ces espèces les plus menacées, on peut citer le Varecia Bariegata (ou Vari noir et blanc) de la famille des Lémuridés, l’Avahi Laniger (ou l’Avahi laineux) de la famille des Indridae, et l’Hapalemur Griseus (ou Hapalémur gris), une espèce de lémurien endémique à Madagascar. Officiellement, la chasse aux lémuriens est prohibée. Cependant, l’Etat, à travers le ministère de l’Environnement des eaux et forêts (MEEF) et les forces de l’ordre ; semble être impuissant face à ce fléau.